
La bande à Brasil
Nouveau rendez-vous proposé par Ainterexpo à Bourg-en-Bresse, cette première « Nuit d’Equinox » visant à rompre la morosité hivernale a réussi son pari en réunissant plus de onze cents spectateurs, joyeusement réchauffés par une affiche qui, pour cet épisode inaugural, a fait la part belle aux musiques métisses et notamment brésiliennes.
Symbole de l’équilibre entre le jour et la nuit, l’équinoxe est un moment où tout devient possible. Et Ekinox, c’est justement le nom du bateau amiral d’Ainterexpo à Bourg-en-Bresse, vaste salle modulaire à la fois fief de la «JEU» accueillant en ses gradins les supporters du club de basket, mais aussi habituée à recevoir de grands spectacles populaires, entre humour et chanson. Mais alors que le département rayonne de ses nombreux festivals d’été, l’idée est venue à Eric Chevallier – directeur culturel du lieu- de pourfendre la froideur hivernale en proposant un nouveau rendez-vous inédit, rompant cette morosité dans l’esprit d’un voyage autour d’un thème dédié. «Nous avons créé ce festival comme un espace où la musique et la communauté s’unissent pour célébrer la diversité dans l’harmonie» explique -t-il en justifiant ce premier choix autour du Brésil, symbole en la matière s’il en est. Cet épisode 1, dévolu aux genres reggae, jazz et disco, inaugurait donc un événement voulu marquant et appelé à se pérenniser. Et pour ce faire, l’affiche proposée était particulièrement alléchante en alignant l’irrésistible carioca lyonnais João Selva et son excellent quintet, sa compatriote de Rio désormais parisienne Flavia Coehlo actuellement en tournée partout avec son dernier opus «Ginga», et pour l’after jusqu’à deux heures du matin, quoi de mieux que l’ultra groovy Voilaaa Sound System avec le frérot Pat Kalla en MC. Dans la foulée du Skokiaan Brass Band qui a allumé la mèche à la Ferme à Jazz, les valeurs sûres lyonnaises sont décidément bien sollicitées pour venir secouer la Bresse de sa torpeur glaciale (moins quatre degrés ce soir quand même…).
Navegar, Passarinho… on a salué dans ces colonnes les derniers albums du plus brésilien des Lyonnais qui n’a pas tardé à entrer dans la cour des grands, avec son irrésistible recette mêlant l’héritage de ses aînés tropicalistes, icônes de la bossa nova, à toutes les composantes de l’Atlantique Noir, de la samba carioca au semba congolais, du funanà capverdien au zouk caribéen, en passant par la rumba congolaise et le funk américain. Sans oublier de teinter son énergisant cocktail de soul-jazz, et surtout de funky-disco dont le groove imparable est redevenu aujourd’hui très en vogue. Des arrangements haut de gamme dus à sa collaboration de plus en plus magnétique avec le maître du genre, Bruno Howart alias Patchworks, fameux producteur des pentes croix-roussiennes, multi-instrumentiste et sound designer incontournable, aussi génial qu’il est plutôt discret. C’est encore avec lui que le charismatique carioca vient de signer «Onda», nouvel album qui sort ces jours-ci et qui surfe sur cette même vague, emportant tout sur son joyeux passage (encore une bombe qui sera dans nos prochains CD coups de cœur, Ndlr).
On le retrouve sur scène derrière João -à qui revient d’ouvrir les festivités-, en super bassiste pour tenir la ligne incessante de cette rythmique endiablée, épaulé du batteur Nico Taite et de Paul Charnay au Fender Rhodes, avec toujours bien sûr le fidèle multi-souffleur Boris Pokora, redoutable tant à la flûte qu’au saxo, et qui assure aussi quelques percussions. Au lendemain de la Saint-Valentin, le chanteur-guitariste à la présence solaire évoque beaucoup d’amour et de fraternité au travers de ses textes par ailleurs engagés. Le répertoire proposé reprend plusieurs pépites des derniers opus sur lesquels nous avions déjà beaucoup dansé, et l’on confirme ce soir en live que les nouvelles qui s’égrènent dans «Onda» enfoncent magistralement le clou. L’effet sur les centaines de spectateurs massés dans la fosse est instinctif, et c’est la banane aux lèvres que la danse s’est d’emblée imposée, notamment pour deux des meilleurs titres, le bien nommé Viens danser, et surtout l’explicite Amor Em Copacabana, tubesque à souhait et qui sera sans nul doute l’une des tueries groovy de l’année!
Mais au delà de l’ambiance parfois carnavalesque due aux origines, de cette joyeuse et sensuelle communion par la danse, le Brésilien se fait parfois plus introspectif et poétique avec des ballades comme Navegante qui rappellerait plutôt les Beatles. Ou encore ce Rainbow Love [NdlR : lequel sur le disque se pare de la voix magique de Gabi Hartmann] qui résume parfaitement ce que nous a déployé ce soir le rayonnant João et ses brillants acolytes.
Jeu de jambes…
Autre figure brésilienne également installée en France à Paris, Flavia Coelho est depuis bientôt quinze ans dans le circuit après s’être révélée avec son explicite album «Bossa Muffin». La quadra native des favelas de Rio a été bercée non seulement par la musique du Nordeste, mais aussi par la pop afro-latine et surtout par les figures les plus roots du reggae, comme Bob Marley ou Peter Tosh. Cela s’entend encore beaucoup dans son cinquième album «Ginga» -qui peut se traduire par «jeu de jambes» – qu’elle porte actuellement dans une vaste tournée où on la verra partout. Un cocktail métissé très perso et incandescent, à plus forte raison sur scène où la chanteuse au flow ardent fait figure de tornade gouailleuse.
Celle que nous avions entendue dans un long set assez bavard lors de la All Night de clôture à Jazz à Vienne en 2022, puis retrouvée dans l’Ain l’année suivante invitée pour quelques titres lors du passage d’Ibrahim Maalouf au Printemps de Pérouges, ne faillit pas à sa réputation. Une boule d’énergie apte à entraîner le public dans son détonnant univers dès l’intro avec Sunshine où le beat du reggae n’empêche pas aux guitares d’asséner un son très rock. Une guitare que Flavia joue secondée par celle de Caetano dans un quartet comptant Al à la batterie et Victor aux synthés qui se substitue entre autre à la basse. Un instrument curieusement absent de ce line-up pourtant porté sur le groove, bien que différent de l’esprit funky-disco qui prévaut chez Joao Selva et, disons-le, que l’on préfère par sa subtilité et sa sensualité. Des claviers qui accentuent l’aspect souvent synthétique et electro de ce mix entre raggamuffin, baïle funk, forro, hip-hop… lui donnant parfois une résonance techno un brin soupeuse. Quelques titres offrent cependant plus de nuances, à l’instar de Mama Senta, une ballade entre saudade et morna capverdienne dédiée à toutes les femmes qui l’ont encouragée à s’affirmer, ou le très caribéen Sistem Solar, puis Amapiano qui mêle les sonorités sud-américaines à des influences venues d’Angola et du Mozambique. On aime aussi quand la musicienne, qui manie par ailleurs clavier et trombone à coulisse, chante en français comme dans Temontou (t’es tout ce que j’aime…) offert en premier rappel, avant un ultime titre de nouveau porté sur la tech. Ce qui d’évidence fonctionne bien avec le public du parterre ici pour répondre à l’appel de la danse, tandis que quelques autres centaines de spectateurs plus sages (pour ne pas dire plus âgés) ont préféré regarder le show tranquillement assis dans les tribunes.
Des gradins qui se videront à l’issue des deux shows tandis qu’à minuit venu les plus fêtards, ainsi bien mis en jambes, se masseront sur le dance-floor pour entamer deux heures d’after avec le Voilaaa Sound System. Où l’on retrouve le sieur Patchworks (quand on dit qu’il est incontournable…) puisqu’il est également à l’origine de ce projet lancé il y a dix ans. Un collectif qui, s’il s’appuie entre autres sur la «bueno onda tropicale» développée par les deux artistes précédents, est plus essentiellement basé sur l’afro-funk disco,le high-life et l’afrobeat dans l’esprit «blacksploitation» qui enflammait les seventies, de Lagos à Dakar en passant par Abidjan. Pour ce faire, Patchworks ici au synthé Korg, percussions et vocaux, côtoie et soutient l’ambianceur DJ Freakistan aux platines, tandis que l’alpagueur Pat Kalla excelle en front-line, comme il le fait par ailleurs avec son Super Mojo, dans son rôle de MC au chant.
Sur les routes avec son quatrième album «Fâché» paru à l’automne dernier, le Voilaaa Sound System est la formation idéale pour garder la température au chaud de ce type de soirée, maître d’un groove en continu que ces experts savent développer crescendo jusqu’à l’acmé. Une transe partageuse et bon enfant dont le principe est résumé d’un trait par le symPat chanteur : « On fait n’importe quoi, mais on essaye de le faire bien»! C’est plutôt roublard,car au delà de la spontanéité de ce qui est balancé, t’inquiètes que ça tombe grave pour succomber d’instinct à l’effet magique de ce fameux groove ternaire qui nous met sur les genoux depuis un demi-siècle.
Ainsi durant deux heures, ce mix non-stop de tout ce qui se danse de mieux en matière de hits cuivrés, a déroulé son «patchwork» afro-caribéen et latino au plus grand bonheur des «clubbers». Le soleil de minuit de cette première Nuit d’Ekinox fort réussie, et qui devrait donc appeler de nouveaux épisodes dans le futur.