
…«Au clair de la lune
Mon ami Alfio
Aiguise ma plume
Joue moi du piano…»
Et bien sûr, il jouera pour tous ! Le Jazz Club de Grenoble accueille donc l’enfant du pays. Du pays et d’ailleurs.
Ce soir jeudi 6 mars, dans la douceur d’un printemps ou presque -les jonquilles, les primevères, les myosotis sont là- nous avons entendu la plus grande délicatesse du toucher des figures actuelles du jazz, un piano cristallin, avec la pédale douce qui déplace le clavier afin que les marteaux ne frappent que deux cordes sur trois ; mais, groove éclatant et tempi impeccables comme il sied au jazz et à la scène.
En mai 2014 Alfio Origlio déjà avait joué au Jazz Club de Grenoble en solo avec la liberté absolue que cette situation offre, les risques que le pianiste prend. «Je peux par exemple, mettre fin à la tyrannie du tempo, prendre des décisions de dernière seconde, parce qu’à ce moment-là j’ai le goût de créer ceci ou cela. C’est une belle expérience et je ne vois pas pourquoi je m’en priverai.» nous disait-iI alors.
Et le public jubile. Qui est venu longtemps à l’avance pour réserver sa place. La Salle Stendhal est comble, disposée en cercle autour du piano. Souvent les yeux sont fermés (aujourd’hui il est rare que la musique l’emporte sur le «show», alors c’est appréciable !) quand ils ne sont pas perdus dans les chapiteaux des colonnes ou dans les bastringues des projecteurs.
Alfio commence par quelques trilles d’eau vive pour introduire le thème Passegiata. C’est beau à pleurer. La fièvre prend, dans Luna, de Pierre Bertrand (avec qui Alfio , le 22 mars, joue pour le festival de Voiron). Une nouvelle composition d’Alfio pour son ami Sylvain Luc: L’Équilibriste. Alfio joue les musiciens qu’il aime. Ce ne sont pas des hommages, car leur musique est toujours vivante. Pour Wayne Shorter, ce sera Plaza Real. Puis les Beatles avec Here, there and Every where, dont Salvatore Origlio disait déjà en 1970 que c’était un thème magnifique ; et encore Norvégian wood, qu’Alfio renouvelle harmoniquement de manière passionnante. Ah, les modulations, quel éclat, quelle douceur ! Suit une nouvelle composition de l’année : Mémories, avec sa dynamique, ses basses passionnées ; et en rappel du premier set, cet Air de la Tosca (Puccini) E Lucevan le Stelle: la mélodie, merveille des merveilles.
Le deuxième set:
Il y a cinq ans déjà, le confinement. Alfio joue et enregistre chez lui
«Pourquoi ne pas se laisser envouter par un compositeur du XVIe siècle ? Monteverdi, en pleine époque baroque fait partie de ces musiciens qui improvisent déjà, à partir d’une ligne de basse et d’une mélodie. Si Dolce el Tormento…(1610) Selon une forme poétique qu’adoraient les Dante, Pétrarque et autres Ronsard « Si doux au cœur le souvenir me tente », « Si de vos doux regards je ne vais me repaître »…Le jazz n’exclut pas la courtoisie.» L’amour peut l’être.
Et puis Ascendances. Les vents chauds, pour aile volante ou pour planeur. Éloges du souffle, comme Saint John Perse, des grands vents. Lyrisme (il n’en est qu’un d’ailleurs, toujours ascensionnel) alternant avec la sensualité rythmique. Et puis Herbie Hancock, le « maître des maîtres, avec Johanna’s theme, qui est aussi une très belle mélodie. Une nouvelle composition Neufs doigts qu’Alfio expose semble-t-il pour la première fois. Puis La Javanaise se laisse deviner, et Gainsbourg est enfin touché par la grâce ! En la Oreilla del mundo,est une composition d’un musicien cubain pour l’instant anonyme mais que Charlie Haden déjà avait repris. Et comme le public du Jazz Club de Grenoble est aux anges et Alfio généreux, nous aurons non pas un mais deux, trois, quatre rappels : Pour Martin le photographe «le Cinéma Paradiso; The secret life of plants, ce beau thème de Stewie Wonder, qu’à Lucey, Alfio interprétait en 2019 avec Célia Kameni. Et puis encore Caravan : ou nous avons vu les chameaux gambader, rouler, se déhancher de dunes en dunes, les chiens aboyer et le public en redemander ; et le si doux Sacha pour conclure ; comme une berceuse pour les enfants. Il est temps de se retirer.
Nous allons conclure cette fois avec Hölderlin, (Hypérion) «Ne soyez pas affligés quand la mélodie de votre cœur se tait: il se trouvera bientôt des doigts pour la réveiller».